Cette sixième et dernière conférence studio se déroule en l’absence de Marc-Antoine Mathieu, retenu au fond d’une grotte à Bastia (sic). Marc-Antoine est désolé de ne pas pouvoir être là, d’autant plus que pour cette dernière conférence, François Ayroles nous a préparé une « conférence dans la conférence », en mettant à profit son goût de la contrainte formelle et son érudition hergéologique. Comme les cinq autres, ce « studio » est animé par Laurent Gerbier.

Ayroles par Ayroles
LG : Je commence par présenter en deux mots le travail de François Ayroles — en deux mots, parce que la « conférence dans la conférence » qu’a préparée François nous en dira beaucoup plus que ce qu’un entretien classique aurait pu présenter. Comme d’habitude, je n’ai pas préparé de « nécrologie par anticipation », je me contente de résumer le parcours de notre invité : François Ayroles est né en 1969, a été élève de l’EESI d’Angoulême, où il a eu comme prof Thierry Groensteen, notre premier invité des conférences « studio » ; puis il a commencé à publier en 1994, avant de devenir un des piliers de l’OuBaPo. Comme d’habitude également, je vous propose pour commencer un choix parfaitement arbitraire de couvertures de livres de François Ayroles.

Choix de livres de François Ayroles
J’ai voulu que figurent d’une part Travail rapide et soigné, qui est une anthologie très variée des premiers travaux de François Ayroles publiés entre 1994 et 2006, et qui offre par conséquent une très bonne façon d’entrer dans son travail et de découvrir sa palette (aussi bien dans la diversité de ses techniques que dans la variété de ses récits). J’y ai ajouté d’autre part un volume de la collection Mimolette, ici par exemple Notes mésopotamiennes (mais je recommande également Les Parleurs ou Les Penseurs, dans la même collection). J’ai également fait figurer les Nouveaux moments clés de l’histoire de la bande dessinée, second recueil de dessins consacrés sur un mode gentiment nonsensique à l’histoire édifiante de la bande dessinée, et régal pour l’amateur. Enfin j’ai ajouté le dernier livre publié par François, Les Plumes, dont il est seulement le dessinateur (sur un scénario d’Anne Baraou) ; Les Plumes suit les petites aventures et les grandes phrases d’une brigade d’écrivains désabusés et impassibles, délicats et lettrés. C’est un portrait de groupe qui, par petites touches, construit une comédie inattendue et étonamment drôle : il faut recommander cette lecture à tous ceux qui ont le goût de la littérature.
Toutefois, cette présentation ne rend pas compte de l’inscription du travail de François Ayroles dans les travaux à contraintes qui se déploient dans la mouvance de l’OuBaPo, dont il fait partie. En effet, après Étienne Lécroart en février, François Ayroles est le deuxième auteur « oubapiens » à se prêter au jeu de la conférence studio : c’est évidemment sur ce point que, dans le prolongement de l’entretien avec Étienne Lécroart, j’avais d’abord songé à l’interroger, mais comme François Ayroles m’a proposé une conférence farcie de révélations fracassantes sur le rapport d’Hergé à la bande dessinée à contraintes formelles, je lui laisse le micro, parce que je crois que sa conférence va en dire bien plus qu’un entretien en ce qui concerne la littérature graphique à contraintes.
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[Avertissement : devant le caractère proprement stupéfiant des révélations de François Ayroles, nous ne reproduisons pas ici le contenu de sa conférence, intitulée « Hergé Crypto-oubapien » : dès que ce sera possible, nous mettrons directement en ligne la version vidéo de cette conférence, afin que le public, qui a le droit de savoir, puisse juger sur pièce].

Hergé crypto-oubapien (Les Bijoux de la Castafiore)
LG : peux-tu rappeler les conditions dans lesquelles tu as donné cette conférence pour la première fois ?
FA : oui : c’était il y a environ quatre ou cinq ans, dans le cadre des « jeudis de l’Oulipo », qui se tenaient à la Bibliothèque Nationale de France, devant un public très au fait des contraintes oulipiennes. L’œuvre d’Hergé est tellement riche qu’elle se prête à toutes les lectures, à tous les détournements : c’est une source à laquelle je n’arrête pas de puiser. D’ailleurs j’ai pu reprendre et augmenter cette conférence pour ce soir, en trouvant de nouveaux éléments et de nouvelles images, alors que je croyais avoir déjà fait le tour de tout ce qui était utilisable.
LG : j’ai eu le sentiment très net, en regardant en parallèle des planches d’Hergé pour l’atelier et tes propres livres, qu’il y avait une sorte de gouffre entre deux manières d’aborder la bande dessinée : d’un côté, dans ton travail, une constante qui est le goût de la combinatoire, de l’agencement entre des figures et des personnages dont il s’agit d’explorer à la loupe les rapports et les déplacements, allant même jusqu’à des compositions graphiques parfois quasi exclusivement rythmiques, qui semblent quitter la narration proprement dite ; et d’un autre côté on a avec Hergé un raconteur d’histoires. Comment articules-tu ton goût de la combinatoire formelle avec ton goût pour Hergé, qui, lui, raconte, et fait sans cesse surgir de la nouveauté, de l’accident ?

La stabilité (Travail rapide et soigné)
FA : je tiens beaucoup à une forme de rigueur qui consiste à choisir très peu d’éléments de départ, pour ensuite les exploiter au maximum. J’aime l’idée de pousser un mécanisme le plus loin possible (c’est le cas dans les volumes de la collection Mimolette, par exemple pour Les Penseurs, dans lequel je me suis astreint à ce que les bulles ne soient constituées que des quelques idéogrammes). Quand on travaille de cette manière, on a le sentiment qu’on va trouver les limites de l’exercice, et puis à un moment, on rebondit… puis on finit par s’arrêter quand on s’est vraiment épuisé. Justement, chez Hergé, je suis frappé par sa manière de recycler, de réutiliser ses personnages, de les faire revenir d’album en album, et de construire le récit avec un minimum d’éléments de départ, tous bien connus d’emblée.
LG : le point commun, ce serait l’économie de moyen ?
FA : le point commun entre Hergé et moi, déjà, c’est une drôle d’idée ! On doit partager au maximum une quinzaine de lecteurs… Non, plus sérieusement : quand on a lu Hergé enfant, on a évidemment un goût pour sa manière de raconter, pour sa façon d’agencer des histoires et des aventures, mais on se retrouve aussi avec une sorte de blocage quand il s’agit de reproduire ce genre de choses. Nous, on est pour ainsi dire entrés dans une période post-moderne : on recycle, on relit ; on sait que le modèle est insurpassable, alors on prend le contre-pied de cette façon de faire, en se limitant par exemple à des thématiques très restreintes, comme c’est le cas avec Les Amis, qui est une « anti-aventure » au sens hergien.
LG : le personnage central de ta conférence, Pierre Werth, a un nom qui grossièrement traduit, rappelle clairement celui de « Groensteen »… Quel rapport entretiens-tu avec les travaux théoriques sur la bande dessinée ?

Le retour de Dieu (Autrement, 1994)
FA : j’ai découvert Thierry Groensteen lorsqu’il a repris les Cahiers de la Bande Dessinée : j’avais 15 ans, et ça correspondait à la fois à une réévaluation du discours sur la bande dessinée, et à ma propre découverte de nouveaux domaines de la bande dessinée. Sa réflexion théorique sur la bande dessinée a accompagné ma découverte de certaines œuvres: José Muñoz, Francis Masse, etc. Le type de lecture que défendait Groensteen m’a montré des choses nouvelles et m’a fait réfléchir ; il y avait en particulier à l’époque un débat récurrent sur la « spécificité » du langage de la bande dessinée, et ça me concernait et m’intéressait beaucoup. J’ai toujours eu à cœur de faire des livres qui ne puissent pas être autre chose que des bandes dessinées, au sens où on ne pourrait pas les adapter. Je sais qu’existe des prix pour les « meilleurs adaptations » de bandes dessinées au cinéma : moi, j’aimerais bien avoir au contraire le prix de la bande dessinée « la moins adaptable au cinéma »… Ensuite, j’ai eu Groensteen comme professeur à l’école d’Angoulême ; dans le cadre de l’atelier de BD d’Angoulême, j’ai pu développer et approfondir mes propres travaux. J’avais tendance à proposer des travaux à contraintes, avant même la création de l’OuBaPo, sous l’influence de Gotlib – dont on ne dira jamais assez l’importance pour le développement des travaux à contraintes formelles, parce qu’il avait un goût particulier pour ce genre de jeux, et puis lui-même était influencé par l’OuLiPo. A la création de l’OuBaPo [en 1993], j’ai évidemment sauté à pieds joints sur cette opportunité. Et puis, comme Thierry Groensteen dirigeait une collection qui s’appelait « Regards Graphiques » chez Autrement, il m’a proposé de participer à un volume collectif intitulé Le Retour de Dieu: c’était mon premier travail professionnel. Et je l’ai également retrouvé au sein de l’OuBaPo, dont il était membre. Voilà : je l’avais lu, puis je l’avais eu comme prof, et finalement il est devenu mon éditeur, et même mon critique. La boucle était bouclée.

1, 2, 3 (publié dans Comix 2000, L'Association, 1999)
LG : quand tu dis que « les questions de spécificité du langage de la bande dessinée étaient débattues » [dans les Cahiers], peux-tu développer un peu ?
FA : je ne prétends pas maîtriser les termes du débat théorique comme peuvent le faire un Thierry Smolderen ou un Thierry Groensteen : je ne sais pas si la bande dessinée est un langage, mais je sais que ce qui m’intéresse, c’est de faire une bande dessinée qui ne puisse pas être autre chose. Mais je ne me sens pas armé pour avoir un discours théorique. Cela étant, les choses ont changé : on ne parle plus tellement de cette histoire de définition formelle ; il n’y a plus de grande définition générale de « la » bande dessinée ». Je me souviens qu’à l’époque on citait la définition de Claude Moliterni, pour qui la bande dessinée se réduisait à la présence de la bulle. Voilà : ce que je savais, moi, c’est que ce genre d’approche générale, ça ne m’intéressait pas – ce qui m’intéressait, et qui m’intéresse toujours, c’est de démonter la définition, de la pousser dans ses limites, d’aller fouiller sur les côtés.
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Pour en savoir plus : une interview de François Ayroles par l’équipe de Du9.